Montréal, Printemps 2008
Paul De Strooper

ENQUÊTE SUR UNE ARTISTE
AU-DESSUS DE TOUT SOUPÇON

Ceci n'est pas une présentation purement biographique de Susan Major, artiste-peintre. Il s'agit d'un dossier épineux, d'une affaire complexe qui est loin d'être classée. D'innombrables heures d'entrevue avec l'artiste, le dépouillement de ses notes manuscrites, les preuves picturales irréfutables et, enfin, nos propres déductions logiques nous ont permis de tracer un vivant portrait de Susan Major, sa vie et son oeuvre. Ce travail fut un risque et un piège où la science et la patience de l'auteur se sont épuisées. Si le premier paragraphe paraît plus traditionnellement poétique, il reste néanmoins ancré dans les faits.

Il conviendra surtout, en fin de lecture, de se rappeler l'amitié, le courage et l'honnêteté qu'il aura fallu pour mener à terme cette histoire si belle, parfois sublime, ternie, hélas, avant le point final par un scandaleux dérapage. Les lecteurs jugeront…


La toile de fond

Susan Major, c'est un poème. Tout un poème! Une vie qui se profile comme une odyssée de la création où un premier horizon en révèle un autre. Puis un autre encore, plus lointain. Peut-être sans retour. Un long voyage, tantôt en pleine lumière, tantôt dans des zones ténébreuses avec çà et là des escales, pour voir d'un peu plus près la cartographie des formes insolites, des couleurs et des teintes, des transparences, des perspectives et des profondeurs. Une panoplie de matières, parfois inconnues, de sonorités, de voix et d'indéfinissables mouvements. Elle cherche, semble-t-il, depuis la Nuit ou depuis l'Aube des Temps. Elle prend le Temps. Pour décoder les hiéroglyphes de l'imaginaire, des rêves, du plus-que-réel, du fluide. Des choses à portée de la main, presque palpables mais qui échappent, qu'on ne peut toucher que du bout du coeur…


Veille de la Toussaint (Halloween)

Susan Major se classe parmi « les êtres de fuite » (Marcel Proust). Plus concrètement, c'est une fugueuse de l'art, une artiste en cavale. Née à Montréal un 31 octobre, date où l'outre-tombe fait frémir.

 

 

 

 

 

 

Saint-Patrick

Du côté paternel, son code génétique charrie tous les fleurons de l'Irlande, pays de légendes nébuleuses, d'un mysticisme païen, d'une joyeuseté paillarde, de ferveurs angéliques et de profondes délinquances. Voilà autant d'indices authentiques sur la trame ethnique de cette artiste aux yeux verts, qui porte en elle les atavismes d'un peuple cerné de violences, dont celles particulièrement sauvages de la mer du Nord.


Les marionnettes

Les données qui précédent éclairent mieux les premiers écarts créatifs de Susan Major, car à l'âge où les enfants sages assistent au théâtre de marionnettes et applaudissent comme il se doit, la petite forte-tête irlandaise croit faire mieux en façonnant ses propres personnages, dont elle traficote les dialogues et manigance l'action.

Actes de toute évidence prémédités, auxquels les religieuses attribuent une valeur pédagogique, là où un salutaire exorcisme de l'enfant et de ses poupées eut mieux valu. La petite Susan aurait ainsi évité le plongeon dans l'abîme pernicieux des créations fictionnelles.


Sorcelleries caractéristiques

Le premier faux-pas mène généralement au deuxième et, dès lors, la voie est tracée. Si l'on en croit ses notes biographiques, Susan Major opère dans des champs d'action où la matière première est celle des objets du culte attestant apparemment d'une pureté innocente : cires, cierges et chandelles, vitres et vitraux, fleurs cueillies pour les autels du mois de Marie. Les faits démontrent toutefois qu'il y a sous cape détournement d'intention : cierges et chandelles se changent en sculptures multicolores investies d'un esprit « majoresque » portant à la rêverie, voire même à de suspectes dévotions…

Quant aux fleurs du mois de Marie, elles se transforment en herbier, puis en recherches sur la conservation de la couleur… On en arrive tout naturellement à une véritable dissection botanique où pétales, pistils et pollens sont coulés dans des pâtes de papier artisanal, noyant ainsi l'avenir de l'écriture et du message dans un brouillard subliminal dont les effets sur le lecteur n'ont pu, hélas, être déterminés jusqu'à ce jour.

L'évolution subreptice vers des pratiques occultes et cabalistiques est cependant visible dans ces bouillons de pâtes à papier pleines d'herbes diverses. Les choses prennent donc un tournant décisif et, par ailleurs, irréversible.

Une fenêtre sur le Ciel et autres manipulations

Nous en sommes à l'époque du vitrail. On sait que des milliers d'artisans se sont appliqués à faire des hiboux en verre Tiffany, des boîtes à bijoux pour la fête des mères, etc. Susan Major, elle, non! Elle prend son envol vers l'extase de la lumière, la transparence du matériau. Elle s'hypnotise face aux reflets, aux nuances, à la magie prismatique, à l'irisation des couleurs. Il y a virage à l'obsession, au perfectionnisme.
Une tendance dont elle ne pourra d'ailleurs plus se défaire. Apparemment assagie, elle enseigne, restaure des vitraux, construit des murales, mais faisant fi ― soit dit en passant ― de toutes les réalités économiques et comptables.


Les mains sales

Derrière le sublime paravent cristallin du vitrail, Susan Major s'adonne en catimini à quelque chose de moins propre : elle plonge, en effet, dans la fange argileuse de l'apprentie-potière. Assise devant le tour, calme et inquiétante, elle fait émerger des formes, des volumes, des textures, et prend plaisir indubitablement aux sensations tactilement primitives (bien que spirituellement raffinées) de cet art millénaire.

Malgré la beauté des oeuvres qu'elle produit, il est incontestable que l'artiste évolue, consciemment ou non, vers le blasphématoire, car les textes bibliques (qu'elle connaît) sont formels : l'argile est « la matière dont Dieu pétrit l'homme », « à son image »…


L'alchimie

Deux choses sont certaines : il y a, d'une part, manipulations de silicates (sable, verre, argile), et on relève d'autre part, dans l'atelier de l'artiste, un stockage anormalement élevé de « dorures » (poudres, solvants, mélanges variés). « Alchimie » est le mot qui vient tout naturellement à l'esprit, le mot qui s'impose! Il est clair que Susan Major opère des métamorphoses : la sienne parallèlement à celle de la matière.

Aquarelles, encres, fusains, sanguines, pastels, bref, toute une collection de substances qu'elle dilue, remue, avive ou adoucit, dont elle imbibe, recouvre, imprègne le papier. Cet art transformationnel, propre aux alchimistes, ne tombe pas du ciel ainsi, du jour au lendemain. Alors, d'où lui vient ce savoir-faire, ce savoir-être et savoir-être-autrement? Quels incunables, quels précieux grimoires antiques l'artiste a-t-elle compulsés?

Quels saints secrets a-t-elle dû violer pour consteller ainsi ses oeuvres d'or fin?
Enveloppée d'un mystère plus dense que le code da Vinci, Susan Major excelle dans l'art de saupoudrer les encres, veiner les aquarelles, étoiler les ombres avec la maîtrise quasi provocante qu'elle met en toutes choses.

Aucun doute, c'est un travail de professionnelle ― alchimiste, peintre, orfèvre… ― dans une opération qu'il nous faut qualifier d'hallucinogène, puisqu'elle fascine, puis subjugue « l'amant du Beau », heureux ― le malheureux! ― de sa propre soumission à l'oeuvre. La première phase des « dorures » majoresques est, en quelque sorte, l'amorce d'un long travail de sape alchimique, permettant d'asséner à point nommé sa redoutable « Série Noire » (ors sur papier noir). Visiblement satisfaite de l'impact esthétique, voire même psycho-neurologique, de ses oeuvres, l'artiste qualifie sa technique de « majoration de l'or » (néanmoins sans rapport avec l'état objectif de ses finances…).


Monastères, couvents et autres ermitages

Une question légitime surgit à ce stade-ci : jusqu'où faut-il « perquisitionner » la vie et l'oeuvre de Susan Major? En effet, plus on tente de faire toute la lumière, plus l'affaire devient ténébreuse. Car, parallèlement à la filière génétique et technique, le parcours chronologique de l'oeuvre est jalonné d'inexplicables « blancs » dus aux absences, soudaines et cycliques, de l'artiste. Dans les explications plus que douteuses
qu'elle fournit, Susan Major dit se réfugier dans la réclusion de « certains lieux sacrés » ― couvents, monastères et autres ermitages ― où elle bénéficie bien évidemment du droit d'asile séculaire.

Retraites? Ressourcement? Épanouissement méditatif? Pour déroutantes que soient ces ruptures chronologiques, les spécialistes concluent néanmoins qu'elles débouchent sur de nouveaux stratagèmes artistiques issus de l'inépuisable arsenal créatif de Susan Major.

Le dossier des Miniatures

Qui dit monastère, dit art médiéval, polychromie, icônes et sublimes enluminures. Ce sont là des trésors « miniaturisés » de l'art pictural (souvent dorés à la feuille) que des « clercs obscurs » ont admirablement ciselés dans le silence religieux des abbayes. Hasards ou coïncidences (auxquels Freud, soit dit en passant, ne croit pas)? Ne serait-ce pas à l'ombre des clochers que Susan Major développe sa passion des miniatures? N'estce pas dans les échos du chant grégorien, dans le blanc bleuté des parfums d'encens, qu'elle s'inspire pour reconstituer une splendide palette chromatique de bleus quasidisparus,
et qui renaissent sous ses pinceaux : bleu outre-mer, bleu de Prusse, bleu céruléen, lapis-lazuli… bleu-ciel, bleu-nuit. C'est par petites touches comparatives, correspondances raffinées et
recoupements ingénieux qu'il faut mettre à nu cette artiste évasive!


L'énigme Bosch-Major

La saisie de certains documents, versés au dossier, confirme un voyage de l'artiste en Belgique et en Hollande, en 1992 (billets d'avion, factures d'hôtel, reçus de restaurants, brochures d'expositions, dont la sienne, prétexte du voyage). L'historien d'art, Guy Robert, saisi par la beauté de l'oeuvre majoresque, et peut-être marginalement troublé par celle de l'artiste, écrit ceci concernant ledit voyage : « Devant des tableaux de Van Gogh et de Rembrandt, elle (S.M.) comprend que la peinture est un voyage intérieur.
Elle sent que sera désormais sa propre voie… »

Or, nous savons pertinemment que le « voyage intérieur » est bien antérieur à l'escapade belgo-hollandaise de Susan Major. Quant à cette « voie » soudainement « révélée », nous savons qu'elle est ancrée dans la phase pré-natale de l'artiste et suivie des premiers chipotages avec les fameuses marionnettes de la petite école… Certes, citer Van Gogh et Rembrandt ne manque pas d'élégance, mais ne doit-on pas y voir, dans ce contexte précis, une habile manoeuvre de diversion? Des expertises ont
mis en relief les liens psycho-esthétiques fort subtils, mais non moins scabreux pour autant, entre le monde visionnaire du génie surréaliste hollandais Hyéronimus Bosch (1460-1516) et celui de Susan Major (1951- …). On pourrait affirmer que quelque chose se trame d'une oeuvre à l'autre. Un examen chromatique et psychanalytique minimalement rigoureux vient jeter un éclairage révélateur non seulement sur le raffinement boschien de Susan Major, l'artiste, mais encore sur le genre de liens intimes qu'elle entretient avec le passé et qu'elle refuse d'exposer!!!

 

Son oeuvre « Lumière d'oiseaux », la trahit cependant, et une question gênante mais nécessaire s'impose dès lors : Bosch fut-il le maître de Susan? Ou Susan fut-elle, dans une vie antérieure, la maîtresse de Hyéronimus?

 

Aveux et dépositions douteuses

En relisant quelques extraits d'entrevue avec Susan Major, celle-ci démontre expressis verbis ce que nous affirmions précédemment. Elle se dit en effet « peintre de l'imaginaire et visionnaire » et ajoute : « je peins par rêves… » Pourquoi, dans ces conditions, refuse-t-elle obstinément de dévoiler le fameux pot-aux-roses concernant Hyéronimus Bosch, visionnaire par excellence et peintre non seulement du rêve et de
l'imaginaire, mais aussi du Paradis et de l'Enfer!

Les contradictions n'ont rien de contradictoire pour Susan Major. Pour elle, l'ordre universel roule sur le chaos de ses contradictions, captées et décodées picturalement par ce qu'elle appelle « la conscience profonde de l'artiste ». Poésie majoresque, poésie romanesque!

On ne doit donc guère s'étonner de déceler dans les sujets abstraits de Susan Major une kyrielle d'éléments infiniment concrets (ce qui est photographiquement vérifiable) : étoiles, oiseaux, fleurs et feuillages, chats, etc. Mais il y a, de surcroît, l'indéniable pouvoir évocatoire de l'abstraction majoresque, cette vibrance émotive indéfinissable qui permet « d'extorquer » le potentiel de l'observateur innocent mais
néanmoins envoûté.

N'est-ce pas de ce bassin onirique que font surface mille et une choses nommables et innommables? N'est-ce pas l'alchimie du souvenir, le principe même du célèbre test Rorschach?


J'accuse!

Scripta manent! Les écrits restent, les titres des oeuvres aussi. Ils sont en quelque sorte l'écho et le questionnement de la création. En d'autres temps, moins permissifs, la fresque poétique de Susan Major, signée et « titrée » par elle, eu vivement allumé l'oeil glauque et vicieux de quelque éminence inquisitoriale. On le voit d'ici, flairant le parfum d'hérésie sur la fraîcheur de l'oeuvre et sur celle de l'artiste. Propulsé par une perversité naturelle, l'ecclésiastique dresse alors un réquisitoire irréfutable contre cette cosmogonie picturale imprégnée de magie, teintée de merveilleux, parsemée d'or et d'étoiles. Il savoure, physiologiquement, chaque titre de chaque tableau. Il les articule, les mastique, les brise, et chaque syllabe tombe tel un coup de massue : « Vision d'une âme flottant sur l'Irlande » (J'accuse!), « La ligne de vie »
(J'accuse!), « La matière grise à l'oeuvre », « Tant que la Terre tournera », et (miserere nobis) « Je t'ai à l'oeil », j'accuse encore et encore!!!

Pour ces fautes originelles, pour cette apostasie originale, ce défi pictural et cette
persistance multicolore dans le mal, on pressent qu'il n'y aura pas de pardon. C'est à la
fois atroce et jouissif!


« Maman! » Le cri du coeur

Elle a deux grande filles, Jennifer (l'aînée) et Mélanie (la cadette). Elle a aussi deux ravissantes petites-filles, Camille et Jasmine. Susan Major nous a contraint à le dire, à l'écrire, en dépit de toute la discrétion et du tact que nous avions mis à protéger sa vie privée dans ce document.

Nous n'avons pu nous soustraire au visionnement agressant et sans à propos de l'album photos où les adorables fillettes deviennent d'infernales adolescentes pour se calmer, enfin, lorsqu'elles sont femmes et mères de famille elles aussi.

Mère-artiste, mère-bohème, mère avant tout, Susan Major rejoint, on le voit, les légions de mamans qui harponnent d'un sourire le passant innocent et le contraignent à un regard ou un mot admiratif destiné à leur progéniture. Disons, pour conclure, qu'on n'a qu'une mère ― ce que personne ne conteste ― et que les « créations vivantes » de Susan Major, artiste-mère, forment un tableau qu'elle porte en elle, le plus beau de tous, la miniature ancrée dans son coeur, l'unique, l'inimitable. Ce tour de force littéraire, qui nous ramène au cadre esthétique d'ensemble, démontre par la même occasion que certaines aquarelles se peignent à l'eau de rose…


« Je danse le sabbat dans une rouge clairière… » (Arthur Rimbaud)

Le panégyrique de la maternité, résultat de notre complaisance forcée et ― disons-le ― honteuse, nous autorise par contre à jeter un regard indiscret, mais franc et lucide, sur les « nocturnes » de Susan Major. Entendons par là, une longue et belle rythmique de la danse qui suit la ligne de vie de l'artiste, qui en colore les nuits et les jours depuis toujours.

Il y a les rondes et farandoles de l'enfance, puis les folles années de danse brésilienne et africaine, celles qui font éclore les sens, qui mènent aux transes, qui envoûtent et tonifient comme une fontaine de jouvence. Ces danses à caractère rituel s'alimentent au survoltage des sens. Elles se « débrident » en quelque sorte, suscitant une véritable alchimie rythmique à tonalités mystiques et sexuelles. Citons, à titre d'exemple, la macumba brésilienne, le vaudou haïtien et ses poupées hérissées d'aiguilles maléfiques, le tout nappé d'un coulis pagano-chrétien. Nous revoilà donc en terrain familier.

Du feu de ces sarabandes dans de « rouges clairières » au rouge tango, il n'y a qu'un pas. Susan Major l'a franchi allègrement, cela s'entend. Pourquoi? Voici ce qu'en dit l'anthropologue française, Alexandra Weiland : « le tango possèderait une magie unique, un pouvoir, un charme qui lui serait propre […] Il y aurait un charisme particulier dans le tango argentin agissant de l'extérieur sur les individus. » Quant au grand écrivain José Luis Borges, fierté de l'Argentine, il définit le tango comme une « orgiastica
diablura ». Une diablerie orgiaque. Nous y voilà donc! Rouge tango, nocturnes, lueurs des maisons closes, Santo Espiritu del Tango, « dérèglement de tous les sens » (Baudelaire), aristocratique canaille brûlant les nuits des bas-fonds. Le tango, on le sait, est un rituel. Il ne se danse pas, il se crée. Il s'improvise à chaque instant entre l'homme et la femme, coupés de tous et de tout, tandis qu'ils sculptent leur être parfait, si fluide, si élégant, qu'autour d'eux le silence se fait, les coeurs battent! Nous avons dépisté les milongas (bals tango) où Susan Major transite depuis plus d'une décennie, laissant dans le sillage des nuits montréalaises l'esquisse de ses « nocturnes ». Chuchotements, rumeurs et floraison des on-dit, bourgeonnement des cancans. L'air vibre de perdition, d'expiation, de rédemption? Qui sait?

Honnêtes et conscients que notre mandat n'est pas d'ordre moral mais de nature esthétique et historique, nous avons longuement sondé les textes du tango. Nous avons trouvé. L'immersion dans le tango argentin comme source vive de création est inscrite au coeur même de ce poème (« Asi se baila el tango ») :
Ici, tout est élégance…
Quelle allure, quelle prestance, quel défi… !
C'est ainsi que se danse le tango
L'esquisse d'une figure tracée en filigrane…
Et moi, peintre et danseur…
C'est bien ainsi que se danse le tango
Le sang nous bat aux tempes
Rythmé par la musique

Dès lors, on sait, on comprend, peut-être qu'on pardonne. Susan Major, artiste, mère de famille nocturne, visionnaire et peintre des nuits rouges. Susan Major, milonguera en quête d'un impossible absolu sur une spirale, si humaine, qui monte de l'enfer au septième ciel!


J'appelle un chat, un chat (dernière infamie)

Divinisé par l'Égypte pharaonique, diabolisé par le christianisme médiéval, le chat miaule et ronronne au-delà des siècles. Susan Major entretient depuis longtemps un animal domestique qui déshonore toute la généalogie féline. Véritable gouffre alimentaire, cette chatte, ne présente aucune utilité observable. L'ignoble « Joséphine » serait, paraît-il, une source de drôlerie et ― mieux encore ― d'inspiration. « C'est ma petite muse! », affirme Susan Major. Petite muse? Il y a, comme on dit, de sacrées limites! Un correctif mordant s'impose concernant cet animal qui remet en question les fondements du bon goût. Joséphine est obèse et d'une proverbiale bêtise. Cette enflure gastrique au pelage d'une rousseur délavée, au regard hébété par la digestion, est-ce là « la petite muse ». Joséphine est une pathologie. Elle cause un bris de communication regrettable quand on aborde le sujet. Tout échange avec l'artiste est alors compromis.
Mais peut-être faut-il la présence de l'infiniment Laid pour créer l'infiniment Beau? Ou s'agit-il alors d'une nouvelle forme de dépravation? Une dernière infamie? Plaidant la liberté d'expression et s'opposant
conséquemment à toute censure, l'auteur des présentes clame bien haut : « J'appelle un chat, un chat! ».


Paul De Strooper